Le texte qui suit n’est pas en soi une condamnation de l’imitation, de la figuration, au profit de l’abstraction et de l’improvisation, l’auteur citant comme exemple d’artiste le peintre de portrait… L’artisan planifie, et exécute ensuite son projet; l’artiste n’a pas d’idée préconçue, il progresse par petites touches, dans le brouillard, et donne forme à une création qu’il n’avait pas conçue avant de la réaliser. On peut réaliser un portrait, ou un paysage, sans être ‘artisan’ dans ce sens. Si l’on veut distinguer artisan et artiste d’une manière claire, à la façon pédagogique d’un dictionnaire ou du Système des Beaux-Arts d’où le texte est tiré, on s’arrêtera là. Il s’agit de dire dans quel sens va l’artiste, et dans quel sens va l’artisan, leur méthode et leur orientation.

Il reste que la ‘spécificité’ de l’art est clairement caractérisée dans ce texte même comme la renonciation à décider avant d’agir. D’abord prendre possession ou connaissance de la matière ou du support de création, sans préjugé, et ensuite les modeler en introduisant la décision dans le cours de la création, et pas avant. L’artiste est donc un ‘modeleur’, un ‘metteur en forme’ de chaos, ou de matière brute. Les seules ‘techniques’ (exigeantes elles aussi) de l’artiste, sont donc celles de l’improvisation. Il est donc fort peu probable que l’artiste se contraigne a priori à autre chose qu’à décider de peindre ou de sculpter le marbre dans son atelier, ou de le faire entre 3h et 6h de l’après-midi… Décider a priori de peindre telle ou telle scène ou d’imiter sur le papier tel paysage, ne lui est pas interdit, mais ce n’est pas là la spécificité de son art. C’est donc notre extrapolation, et l’auteur ne nous suivra pas jusque-là, mais au lieu de séparer strictement artiste et artisan, on pourrait probablement observer que l’artiste est aussi artisan, bien plus, tellement plus que “par éclairs”, et vice versa, et conclure qu’un artiste, s’il cherche à affiner sa ‘spécificité’ d’artiste, saura devenir aussi un peu plus artiste qu’il ne l’était avant. Et sur ce chemin, la figuration ne le suivra certainement pas non plus.

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Ci-dessous, extrait du Système des Beaux-Arts

(édition en ligne – pdf – en cliquant ici )

p.28:

“Il reste à dire en quoi l’artiste diffère de l’artisan. Toutes les fois que l’idée précède et règle l’exécution, c’est industrie. Et encore est-il vrai que l’oeuvre souvent, même dans l’industrie, redresse l’idée en ce sens que l’artisan trouve mieux qu’il n’avait pensé dès qu’il essaie ; en cela il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que la représentation d’une idée dans une chose, je dis même d’une idée bien définie comme le dessin d’une maison, est une oeuvre mécanique seulement, en ce sens qu’une machine bien réglée d’abord ferait l’oeuvre à mille exemplaires. Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu’il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu’il emploiera à l’oeuvre qu’il commence ; l’idée lui vient à mesure qu’il fait ; il serait même rigoureux de dire que l’idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu’il est spectateur aussi de son oeuvre en train de naître. Et c’est là le propre de l’artiste. Il faut que le génie ait la grâce de la nature et s’étonne lui-même. Un beau vers n’est pas d’abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la belle statue se montre belle au sculpteur à mesure qu’il la fait ; et le portrait naît sous le pinceau. [...] Ainsi la règle du Beau n’apparaît que dans l’oeuvre et y reste prise, en sorte qu’elle ne peut servir jamais, d’aucune manière, à faire une autre oeuvre.”

 

ALAIN (Émile Chartier)
Système des Beaux-Arts, Livre I, Chap. VII,
coll. La Pléiade, pp. 239-240